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Enseignons-nous une version téléologique de l’histoire?

13 Juin

Lundi dernier, j’ai eu la chance d’assister à un séminaire informel à l’Université de Montréal par une professeure de l’Université de Genève en visite, Mme Nadine Fink:

http://www.unige.ch/fapse/didactsciensoc/equipe/membresunige/fink.html

À l’occasion de ce séminaire, nous avons pu discuter de ses plus récentes recherches. Plus particulièrement, il a été question d’une recherche portant sur l’enseignement de l’histoire des Noirs. Cette recherche a été possible grâce à l’analyse de classeurs d’élèves du secondaire à Genève (8e année – 13, 14 ans). Les classeurs contenaient les différentes activités proposées aux élèves par les enseignants, les travaux et parfois aussi les évaluations (à noter qu’à Genève, les élève ne reçoivent plus de manuels scolaires depuis quelques années). Ces classeurs permettent donc d’avoir une idée de ce qui se passe en classe, même si bien évidemment, le portrait est incomplet puisqu’on n’observe que les traces matérielles de l’enseignement.

À partir des documents retrouvés dans les classeurs, Fink a analysé, avec sa collègue Valérie Opériol, le contenu lié à la traite des Noirs puisque ce thème semblait avoir été populaire en 2008. Cette popularité s’explique en partie par l’élection du président Obama à la Maison Blanche.

De cette analyse ressortent plusieurs éléments qui portent à réfléchir sur notre conception de l’histoire et son enseignement. Par exemple, l’un des objectifs du nouveau plan d’études genevois est de faire la comparaison entre le passé et le présent. De nombreux enseignants ont, par conséquent, débuté le chapitre sur l’esclavage en faisant référence à l’élection d’Obama ou encore à d’autres événements du XIXe ou du XXe siècle (ségrégation, Ku Klux Klan, mouvement des droits civiques). Cette ouverture vers le présent (ou vers un passé « moins » lointain) a-t-elle toutefois eu les effets escomptés?

Les deux didacticiennes observent que la démarche permet « d’amener les élèves à ressentir de l’empathie pour les Noirs réduits à l’esclavage, à exprimer l’étrangeté d’un phénomène aujourd’hui disparu […]. C’est une construction parfois téléologique (le passé se déroule selon un processus inéluctable) qui est donnée à voir et qui génère un certain nombre de simplifications » (Fink et Opériol, 2010, p. 6).

De quel genre de simplifications est-il question? En insistant sur la différence entre ce passé « horrible », « déplorable » et « dégradant », on a parfois l’impression que les élèves perçoivent le présent comme une marche continuelle vers le progrès. Le présent est en quelque sorte glorifié dans leurs esprits. Les différences de valeurs entre hier et aujourd’hui paraissent si grandes à leurs yeux que les élèves ont tendance à idéaliser le monde dans lequel ils vivent « où règne […] la liberté et l’égalité, par opposition à l’injustice et à la violence du passé » (p. 7).

Fink et Opériol ont aussi remarqué que les enseignants insistent sur les actions individuelles (privilégiant les actions prises par des Blancs, comme Abraham Lincoln) au détriment d’actions collectives. Par exemple, les révoltes des Noirs à travers les siècles semblent complètement évacuées des exercices proposés aux élèves. Les Noirs sont donc présentés comme des victimes, ayant peu de ressort sur leur sort. Cela semble être approche fataliste et encore une fois téléologique, puisque pour les élèves, les êtres humains semblent avoir peu de chance d’influencer le cours de l’histoire. Celle-ci prendrait toujours une trajectoire pré-définie.

Les résultats proposés par Fink et Opériol portent à réfléchir. J’aimerais, par conséquent, faire appel à nos lecteurs en leur demandant de nous faire part de leurs réflexions quant aux questions suivantes:

– Pensez-vous qu’une vision téléologique de l’histoire se retrouve dans nos manuels d’histoire ou dans l’enseignement de l’histoire au Québec/Canada?

– Présente-t-on parfois les minorités (Noirs, Autochtones, Femmes) comme des victimes dans nos manuels ou dans notre enseignement?

– Le cas échéant, quel impact cela a-t-il sur nos élèves et sur leur conception de l’histoire et du présent?

– Une dernière question, liée à l’image incluse dans ce texte. Doit-on présenter les esclaves comme une marchandise comme une autre dans le commerce triangulaire? Si oui, pourquoi? Si non, comment pourrait-on les présenter?

Au plaisir de vous lire!

Référence: Fink, N. et V. Opériol (2010). Analyse de classeurs d’élèves: objectifs d’apprentissage, contenus et documents, l’exemple de la traite des noirs. Actes du congrès l’Actualité de la recherche en éducation et en formation (AREF), Université de Genève (septembre 2010).

Le commerce triangulaire

Source de l’image: http://tnatlashistoire.tableau-noir.net/xviii/commerce_triangulaire.jpg

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3 réponses à “Enseignons-nous une version téléologique de l’histoire?

  1. Catherine Duquette

    13 juin 2011 at 07:51

    Lors de mes recherches doctorales, j’ai aussi remarqué que certains élèves voyaient le présent comme une marche vers le progrès. Cependant, il m’a semblé y avoir une certaine distinction entre la vision des garçons et celle des filles. Certains garçons voyaient le passé comme une période où l’existence était plus simple et où l’homme ne dépendait pas de la société pour survivre. Ce point de vue n’était pas partagé par les filles. Au contraire, celles-ci voyaient dans le passé des exemples d’injustices sociales puisque les femmes n’avaient que très peu de droits.

    Cette dichotomie soulève chez moi un double questionnement :
    1- Comment aider les élèves à prendre un certain recul vis-à-vis leurs préconceptions du passé? En d’autres termes, comment les aider à comprendre le fossé qui existe entre leur société d’aujourd’hui et les sociétés d’hier?

    2- Si les garçons et les filles perçoivent effectivement l’histoire de manière différente, doit-on en tenir compte dans notre enseignement de la discipline? Si cela est le cas, comment peut-on s’y prendre?

     
  2. Marc-André Lauzon

    13 juin 2011 at 13:22

    « Pensez-vous qu’une vision téléologique de l’histoire se retrouve dans nos manuels d’histoire ou dans l’enseignement de l’histoire au Québec/Canada? »

    Avant tout, j’aimerais dire qu’il s’agit de ma vision de l’histoire et qu’elle n’est dans aucun cas dogmatique.

    L’Histoire qui se retrouve dans nos manuels est téléologique et elle doit l’être. L’Histoire est inéluctable parce que ce qui est arrivé est la somme des caractéristiques de la perspective historique et comme équation mathématique, retirer une donnée change le résultat. Or, nous ne pouvons pas enlever un élément de l’équation et si nous pouvions le faire, nous cesserions complètement d’exister.

    En d’autres mots, c’est arrivé parce que ça devait arriver. Un moyen de comprendre l’inéluctabilité de l’Histoire est de reconstruire la perspective historique à l’aide l’empathie historique. Ultimement, comprendre la situation de l’intérieur soulève le caractère inéluctable de l’Histoire. Toutefois, les historiens avec leurs interprétations, peuvent donner à l’histoire d’autres significations, mais qui sont ancrées et logiques dans le présent.

    « Doit-on présenter les esclaves comme une marchandise comme une autre dans le commerce triangulaire? Si oui, pourquoi? Sinon, comment pourrait-on les présenter?  »

    Je pense qu’il faut présenter les Noirs comme une marchandise parce qu’à l’époque, ils étaient considérés comme tels. Les présenter autrement ne serait pas tenir compte de ce qui caractérise la perspective historique. Il s’agirait de censure historique.

    Est-ce que les marchands et les propriétaires d’esclaves sont de méchantes personnes? Pour nous, peut-être que oui, mais pour ceux vivant dans le passé, l’esclavage était quelque chose de bien normal. Alors, pourquoi « amener les élèves à ressentir de l’empathie pour les Noirs réduits à l’esclavage » ? À l’inverse, aimeriez-vous que dans 400 ans, nos descendants nous traitent de sauvages parce que nous utilisons de l’énergie fossile?

    Les élèves d’aujourd’hui savent très bien que l’esclavage n’est pas légalement et socialement accepté. Attention, je suis d’accord pour enseigner à partir du présent, mais jamais pour porter un jugement de valeur ou moral sur les évènements ou encore sur les acteurs passés. Il faut plutôt se servir de ce lien passé/présent pour amener l’élève à développer une explication cohérente qui explique pourquoi, dans sa société, il y a une répulsion pour l’esclavage. Ainsi, la réponse est historique et inéluctable.

     
  3. moret

    18 mai 2012 at 05:18

    j’adore car c’est fantastique de connaître tous se qui s’est passer pendant la traite des noirs

     

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